Depuis le début de cette histoire qui serait presque comique si il n’y avait pas autant de violence autour de ce sujet, je cherchais a écrire un billet a ce sujet là mais Cangshu a découvert avant moi ce remarquable billet de Laurent Gloagen ce reprenant de manière claire l'affaire des caricatures du prophète, en expliquant dans quel contexte le Jyllands Posten a publié ces caricatures, pourquoi, alors que ces dessins sont parus le 30 septembre, à l'époque du Ramadan, l'affaire n'éclate qu'aujourd'hui, et démontre la récupération politique en révélant qu'un journal égyptien avait publié ces dessins le 17 octobre 2005 en les critiquant, sans déclencher quelque réaction que ce soit.
Je copie integralement ici cette oeuvre de salubrité publique., avec les fameuses caricatures
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10 février 2006
L’affaire des “caricatures” du Jyllands-Posten me parait exemplaire des menaces sans cesse renouvelées à l’égard de la liberté d’expression. Les discours, commentaires et analyses, que l’ont peut lire ici et là, m’effraient énormément. La liberté d’expression n’est pas un concept à géométrie variable, elle est, ou elle n’est pas.
Les faits
L’été dernier, l’auteur danois Kåre Bluitgen, travaillait sur un projet de livre pour enfants racontant la vie de Mahomet. Tous les illustrateurs auxquels il s’est adressé ont refusé de prendre part à l’entreprise, l’un d’entre eux prétextant ne pas vouloir terminer comme un Theo van Gogh, les autres trouvant des excuses diverses. Un seul voulait bien illustrer le livre, mais souhaitait rester anonyme.
Faisant état publiquement de son problème d’auto-censure des illustrateurs danois, Kåre Bluitgen a attiré l’intérêt de la rédaction du Jyllands-Posten sur le sujet de la liberté d’expression, confrontée aux sensibilités mulsulmanes.
Le Jyllands-Posten, premier quotidien du Danemark avec 150 000 exemplaires et 670 000 lecteurs par jour, fondé en 1871, est un journal qui se situe au centre-droit, proche du Parti libéral du Premier ministre Fogh Rasmussen.
Carsten Juste, rédacteur en chef du journal, décide alors de lancer un appel à douze illustrateurs avec l’interrogation suivante “si vous aviez à représenter le prophète, que dessineriez-vous ?”, et le Jyllands-Posten publie le 30 septembre dernier les résultats de l’expérience sur une pleine page.
Les résultats sont contrastés et inégaux.

L’illustrateur Claus Seidel semble suivre la voie initiale, celle d’illustrer un livre pour enfants, et nous propose cette image pleine de sérénité d’un prophète, sèvere et paisible, menant son âne dans un désert au couchant.

Lars Refn, homme de gauche, amateur de pétanque, élude la question de la représentation, et s’en tire par une pirouette avec son dessin légendé : “Les journalistes du Jyllands-Posten ne sont que des réactionnaires provocateurs”. Il suit sur la voie de l’auto-censure.

Peder Bundgaard ne se mouille pas trop en proposant une représentation très graphique proche du logotype, et qui n’est pas vraiment porteuse de sens.

Annette Carlsen tente de se tirer du guêpier par la fantaisie. “Hmmm… je ne le vois pas.”
Ensuite, pour les dessins les plus notables, nous entrons de plein pied dans l’école des caricaturistes de presse :

Arne Sørensen illustre la peur du dessinateur, la crainte de finir poignardé comme un Theo van Gogh.

Jens Julius produit le seul dessin de presse qui prête à sourire. Mahomet, désolé, accueille des kamikazes en leur expliquant : “Arrêtez, arrêtez, nous n’avons plus de vierges”, faisant allusion à la promesse de 70 vierges attendant le musulman mâle arrivé au paradis. (Alors qu’il ne s’agirait probablement que d’une erreur d’interprétation de la langue du Coran et que les “vierges aux grands yeux” promises ne seraient que des grains de raisins blancs. [Commentaire : Faut être un peu con quand même pour se faire exploser pour 2-3 grappes de raisin.])
Enfin, le dessin qui fâche certains. Celui de Kurt Westergaard. Il illustre l’amalgame entre religion et terrorisme. Mais, comment ne pas faire cette induction ? Combien de victimes innocentes au nom d’Allah ? Est-il nécessaire d’évoquer ne serait-ce que le 11 septembre parmi tant d’autres crimes ? Ce dessin est incontestablement le plus fort, et peut-être est-il le plus pertinent, le plus dans l’esprit de la caricature. C’est en tout cas celui pour lequel les partisans de la liberté d’expression doivent se défendre. Et c’est définitivement celui qui illustre au mieux la réaction déplorable de certains musulmans manipulés, se comportant comme des sauvages indignes du message du prophète, se livrant à des exactions contraires à la vraie foi.

Comme on peut le constater, ces dessins sont assez anodins et innocents. Leur seul tort est de violer un tabou de l’ordre de la superstition, celui de ne pas représenter le prophète. Superstition qui ne fut pas toujours à l’ordre du jour et qui est issue de l’interprétation des paroles mêmes de Mahommet. Dans une perspective toute platonicienne, Mahommet se méfiait des représentations, et certains exégètes postérieurs en ont déduit hâtivement une condamnation générale de la représentation humaine. Rien n’est plus excessif et historiquement infondé. Et, quand on songe aux multiples portraits de leaders politiques, ayatollahs, martyrs, héritiers du sang de Mahomet, etc. omniprésents dans la quasi-totalité des pays musulmans, on perçoit très bien la stupidité de la doctrine. Sans parler aujourd’hui de la télévision qui, avec la même grille d’analyse, relèverait indubitablement du satanisme… L’interdiction de représentation de Mahommet ne relève que de la coutume, ne figure explicitement pas dans le Coran.
Les réactions

Dix-huit jours après la publication du Jyllands-Posten, en plein Ramadan, le 17 octobre, le journal égyptien El Fajr republiait les caricatures en critiquant le mauvais goût de l’entreprise, sans toutefois appeler à la moindre manifestation de haine, et sans susciter aucun émoi excessif dans la communauté islamique. (En 2005, un quotidien de pays arabe pouvait publier les dessins danois, en 2006, on met les journalistes en prison et on interdit de publication des journaux. Étrange évolution.)
La polémique ne fait alors que naître au Danemark, sous la pression de certains musulmans danois. Carsten Juste réagit : “Que l’on puisse considérer des dessins somme toute inoffensifs comme aussi insultants me dépasse. Les musulmans vivant au Danemark doivent apprendre à connaître la liberté d’expression. Ils doivent notamment comprendre qu’il ne faut pas toujours prendre les choses trop au sérieux.” Mais, le but du journal est atteint, le débat est mis sur la place publique. Cependant, une délégation de représentants des associations musulmanes danoises part faire une tournée dans certains pays pour attirer l’attention sur l’affaire. Et, certains, plus zélés que d’autres, n’y vont pas de main morte en ajoutant des caricatures qui ne proviennent pas du Jyllands-Posten, des caricatures bien plus insultantes et dégradantes montrant le prophète comme un cochon et ses disciples en prière comme livrant leur anus aux assauts de chiens fougueux, images fabriquées de toutes pièces par de bons musulmans.
Depuis, il y a eu les événements que l’on sait. En Syrie, par exemple. Il s’agit de manipulation. Certains gouvernements, plus ou moins légitimes, se devaient de donner des gages d’islamiquement correct, un autre se devait de faire digression sur une question atomique et de remobiliser ses forces face à un Occident diabolisé, un parti se devait d’en remontrer aux récents gagnants d’une élection démocratique et de faire de la surenchère, etc. C’était du pain béni pour beaucoup trop de monde.
Il n’y a qu’une seule constatation à faire, il y a une disproportion totale entre la réalité exposée dans les dessins et les réactions d’une violence inouïe. Réactions organisées de pauvres hères sous influence, manipulés dans des perspectives totalement étrangères à la religion. Combien d’entre-eux ont vus les fameux dessins ? Aucun, ou presque.
Cela souligne aussi la considérable faiblesse idéologique des pays de confession islamique, mais le dogme se fracture de toutes parts à coups d’antennes satellitaires. Le problème de ces pays, c’est d’aborder le présent, tel que définit dans nos pays occidentaux, avec des mentalités et une culture du XVe siècle. En Afganistan, par exemple, le fait religieux est vécu comme nous le vivions en Europe au Moyen-âge, le décalage est énorme, comme celui entre la Shariah et le Code civil. Le choc des cultures est en permanence inévitable.
Enfin, tous ces événements me font l’effet d’être la plus déplorable illustration du concept de “flash mob”.
Les lâchetés et les faux-culs
Graves sont les démissions de notre gouvernement, le bal des faux-culs ménageant la chèvre et le choux, la lâcheté des dirigeants de notre pays et, en premier lieu de notre président, j’ai nommé Jacques Chirac.
Je carins que le seul membre du gouvernement qui ait un peu fait honneur, à l’occasion, à la République, c’est Nicolas Sarkozy.

La liberté d’expression est non négociable. Elle ne s’aménage pas au gré d’intérêts plus ou moins flous. Les dessins du Jyllands-Posten sont anodins et, pour la plupart, mauvais — ils ne font ni rire, ni réfléchir. Cependant, quelque soit leur qualité, je suis prêt à combattre pour leur existence et leur reproduction. Il s’agit là d’une question essentielle et fondatrice de nos démocraties modernes et je m’étonne qu’il y ait si peu de monde à monter au créneau. La lâcheté de mes contemporains ne cesse de m’effrayer.
P.S. Encore une fois, je suis extrêmement déçu de la position de Libération. Je ne verserai aucune larme quand ils disparaîtront.
Les sources
Point de vue de Soheib Bencheikh
Lettre de Soheib Bencheikh, ancien mufti de Marseille, directeur de l’Institut supérieur des sciences islamiques (ISSI), publiée par Le Monde le 9 février :
Suite à la publication des caricatures touchant à la personne du Prophète, pour des raisons probablement malintentionnées, la réaction de certains musulmans se situe au-delà du surréalisme.
Des régimes “musulmans” et certaines organisations “islamiques”, comme l’UOIF en France par exemple, vont jusqu’à l’exigence pathétique d’excuses solennelles des chefs de gouvernement des pays où les caricatures ont été publiées. En France, l’événement a pris des proportions “élyséiesques”.
Cette revendication, insolite de mémoire d’Arabe, suscite bien des interrogations. Ces musulmans ignorent-ils l’enseignement coranique, qui nous incite à transcender les polémiques ? N’ont-ils pas dans le coeur le verset “et lorsqu’ils (les croyants) sont apostrophés par les ignorants, ils disent : Paix” ? Ne savent-ils pas que le Prophète lui-même a subi les affres et les injures les plus humiliantes ? Lorsque les polythéistes de son époque le qualifiaient de fabulateur et d’imposteur, il ne leur a pas tordu le cou mais leur a répondu : “Dieu sera juge entre nous le jour de la rétribution.”
Ces musulmans ignorent-ils que l’islam, qui a traduit et étudié les philosophies les plus athéistes et argumenté face aux idéologies les plus redoutables, destructrices et semeuses de doutes, ne saurait trembler aujourd’hui devant un dessin caricatural et de mauvais goût ?
Pourtant, une religion sûre d’elle-même, convaincue de sa solidité, ne peut fuir les critiques et les mises en cause. Alors, comment veulent-ils que les bases de l’islam vacillent aujourd’hui devant une futile provocation ?
Quant à l’autre ignorance, elle est plus grave encore. Ces musulmans ignorent-ils que la liberté d’expression la plus totale est un édifice commun à toutes les pensées, construit pour toutes les convictions, même les plus contradictoires et inassimilables ? Tout un chacun a droit de cité, qu’il soit beau ou laid, fou ou sage, provocant ou responsable. Faut-il rappeler que c’est grâce à cette même liberté d’expression que l’islam lui-même peut élever la voix à tout moment dans les pays démocratiques ? Qui empêche un musulman, en France ou ailleurs en Europe, de proposer ses valeurs ? Qui entrave un croyant qui veut publier ses convictions ? N’est-il pas permis à tous les citoyens, y compris les musulmans, de critiquer tout projet ou de promouvoir toute action ? Au moment où l’islam n’a pas bonne presse en Occident, c’est grâce à cette même liberté d’expression que nous, musulmans, pouvons nous défendre pleinement.
Mon étonnement est grand lorsque je vois que toute une mobilisation diplomatique, inédite dans l’histoire des pays musulmans, se met en marche pour faire pression sur des chefs d’Etat et de gouvernement afin d’obtenir leurs excuses et leur mea culpa. Pourtant, ces mêmes gouvernants et ces mêmes chefs d’Etat n’ont jamais été un jour à l’abri de la satire la plus blessante et de la caricature la plus caustique.
Lorsque certains Etats arabes boycottent par des mesures diplomatiques et économiques le Danemark, pays paisible et pacifique, que penser de leur docilité envers les Etats-Unis à qui ils sont malheureusement livrés, poings liés ?
Quant au soutien du rabbinat et de l’Eglise en France, il ne peut que susciter les remerciements vifs et sincères des musulmans pour cette solidarité affichée. Mais on aimerait l’avoir aussi pour les hommes et les femmes, musulmans de Palestine, d’Irak, de Tchétchénie et d’ailleurs, privés de leurs droits fondamentaux et victimes d’atteinte à leur dignité.
Le vrai débat est ailleurs. Il s’agit, en réalité, de la juxtaposition de deux droits absolus : le droit d’avoir des convictions religieuses qui soient complètement respectées et ne soient ni fustigées ni stigmatisées, et le droit de s’exprimer à tout moment, notamment pour commenter ou critiquer des projets sociaux concrets et des actions politiques palpables.
Quant à la conviction intime ou métaphysique des gens, je ne sais pas si elle est du ressort de la liberté d’expression. Réfléchissons !
Publié par Laurent Gloaguen, le 10 février 2006 à 00 h 11.
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